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15 jours en vélo au Maroc: Casa->Essaouira-> Agadir->Tizi-n Test->Marrakech

Arrivée: samedi 10 novembre 2007
Départ: samedi 24 novembre 2007


ETAPES:

Bonjour! La nuit tombant tôt au Maroc (17h30), et voyager seul m'offrant tout plein de temps libre, j'ecris ces quelques lignes sur mon voyage. Essentiellement pour moi-même, mais si 2-3 autres personnes y trouvent leur compte, alors bonne lecture!

Note à mes parents: si au bout de 4 jours je n'ai pas mis à jour cette page, il peut y avoir d'autres raisons que ma mise à mort par des tribues hostiles à mes idéaux, un accident tragique avec un gros camion, une tentative échouée de conciliation territoriale entre l'Espagne et le Maroc, se terminant par une mise au cachot à perpétuité. Les autres raisons potentielles peuvent être: je ne trouve pas de café internet, je n'ai pas envie d'en trouver, je me prélasse sur le bord d'une lagune en forme de croissant de lune, etc. Pas d'inquiétude, donc.



Jour 1: Arrivée Casa - achat vélo
Je pense que la rencontre d'un conducteur de taxi arnaqueur et de mauvaise foi fait partie du parcours initiatique de tout nouvel arrivant au Maroc, avant d'être autorisé à rencontrer tous les autres Marocains très sympatiques. Sûrement qu'ils se dévouent, à tour de rôle, pour jouer le taxi arnaqueur au touriste fraîchement débarqué. Bref, j'y ai eu droit, et j'ai dû batailler 5 minutes pour lui demander de ne pas m'arnaquer et de trouver un autre pigeon.
Peu importe.

Après avoir posé mes bagages à l'auberge de jeunesse, j'ai parcouru tous les magasins de cycles de la ville pour m'acheter un vélo, mais malheur! ils ferment à 17h le samedi, et il est 17h30. Et demain c'est dimanche. Aie aie aie, je n'avais pas pensé à ça. Heureusement, l'un d'entre eux a oublié de fermer, et je m'offre donc un superbe vélo tape-cul avec porte bagage! Pour m'apercevoir le soir-même que la roue arrière est gravement voilée. Bon, je ferai un passage dans un magasin de cycles à El-Jadida, dans 2 jours...

Je passe une partie de la soirée à préparer le vélo, monter les équipements, avant de dîner au Café Maure, ambiance très romantique (bougies, orchestre prodiguant de douces musiques, mosaiques, fontaines ...) et délicieux tajines accompagnés de merveilleux cocktails de fruits frais. Miaaaaaaaam !

Kilomètres du jour: 0
Temps sur le vélo: 0h
Auberge de jeunesse de l'ancienne médina: 45Dh



Jour 2: Casablanca à Azemmour
Me voilà parti. Je dis au revoir à mes compagnons rencontrés à l'auberge (un coréen en vadrouille et un français qui est là "pour business"), et ça me fait drôle de partir avec mon vélo, comme un vieux routard en devenir. J'ai l'air d'un vieux routard, mais je ne le suis pas encore, puisque je ne suis pas encore parti.

C'est très brumeux pendant une bonne partie du trajet. Parfois je ne vois même pas la mer qui se trouve pourtant à 50m ... Tant pis pour les grandioses paysages panoramiques...

Je croise plusieurs cyclistes du dimanche, dont un français prof à l'école française et plusieurs marocains tout fluos dans leur combi de pros.

Mon vélo s'avère être tout pourri. Hier soir la roue était donc voilée, et en m'arrêtant après 45km pour le faire réparer dans une échoppe de 2 roues que je viens de repérer, on s'aperçoit qu'un maillon de la chaîne est sur le point de se briser. Encore 5 kilomètres et c'était cuit. Ouuuuf, j'ai bien fait de m'arrêter plus tôt pour dévoiler la roue! J'ai jamais cassé une chaîne durant mes 5 années de vélo quotidien à Nice, et je casserai après seulement 50 km, au milieu de nulle part? Pas drôle!

En tout cas, je note qu'une chaîne qui saute sans raison n'est pas dû à un mauvais réglage du dérailleur, mais à un maillon très endommagé sur le point de se briser.

Le vélo a l'air de mieux se comporter après réparation, la roue n'est plus voilée et la chaîne ne saute plus.
Mais sera-t-il cap' de monter le Tizi'n Test (2000m d'altitude)? (si toutefois moi-même en suis capable, huhuhu).

La suite de la journée est plus sympa avec plus de vallons, de la verdure et moins de voitures.

Le développement touristique bat son plein sur la côte avec de nombreuses constructions.
Mais pourquoi, même lorsqu'ils sont encore en construction, les bâtiments semblent déjà vieux et abîmés?

Avant de partir, le site de "Michel-en-velo" ( http://michel-en-velo.over-blog.com/ ) m'avait effrayé avec des histoires de chiens coursant et mordant dangereusement les cyclistes. Je m'aperçois avec soulagement que jusqu'à présent, ce sont plutôt les chiens qui ont peur de moi. Ouf! un danger en moins!

C'est fourbu et des crampes aux cuisses que j'arrive à Azemmour, petit village perché sur des falaises sur le bord du fleuve, à 2 encablures de l'embouchure.

Je pose mes affaires à l'Hotel de la Poste, vais visiter la medina, puis file au hammam pensant y trouver des bains d'eau chaude.
Mais surprise! Pas de bain, juste un endroit pour se laver (ça tombe bien j'étais tout sale). J'ai eu le droit à un massage très très énergique, non, pas un massage en fait, plutôt un gommage, avec une espèce de truc qui arrache la peau, mais vraiment! à la limite de la douleur, avec du scotch brit qui fait mal, c'était marrant (même si je n'ai plus de peau) et ça avait l'atmosphère du hammam populaire très authentique (avec que des marocains dedans - pas de touristes à Azemmour de toutes façons).

A part ça, Azemmour est plutôt tristoune, les restos bof, mais quel plaisir d'observer la vie de rue en sirotant mon thé à la menthe. Le serveur du café, au lieu de virer le SDF du coin à coup de balai comme devant les brasseries françaises, traverse la rue pour lui apporter le petit déjeuner sur un plateau.

Kilomètres du jour: 90
Départ: 9h15
Arrivée: 15h45
Temps sur le vélo: 5h
Temps sur la route: 6h30
Vitesse moyenne: 18km/h
Vitesse max: 32km/h
Hotel de la Poste: 50Dh
Hammam + gommage: 27Dh



Jour 3: Azemmour à El Oualidia
La journée commence après un petit déj' bienfaiteur à base de café au lait et de baguette à la vache qui rit: et ce soir, je mange des huîtres à El Oualidia!

Premier dilemme: prendre la route du bord de mer, a priori plus sympa, mais fermée aux voitures pour cause de chantier de construction d'un grand complexe hôtelier, avec l'hypothétique possibilité de passer avec le vélo, ou la Nationale et son lot de voitures mangeuses de cyclistes et de gros camions écraseurs de Nico. Ayant une grosse journée (100km), je ne peux me permettre de faire 20km en plus en cas de cul-de-sac, et donc j'opte pour la Nationale, qui s'avère finalement assez avare de voitures tueuses et camions écraseurs, et plutôt généreuse en jolies forêts. Je passe à l'est du fameux complexe hôtelier qui, d'après les photos en images de synthèse, réduira le Belugia de Las Vegas à l'état de Novotel.

Après la Nationale, la nature, les petites routes désertes du bord de mer, les agneaux broutant le long des routes, les barques de pécheurs, et les petits villages simples reprennent leur droit.
C'est ça que je suis venu chercher: la nature, le grand air, l'espace, la simplicité.

J'ai la mer à ma droite, et je suis face à la route, et à moi-même. Je commence à apprécier d'être le cul sur mon vélo, et chaque tour de roue et une plaisir. A nouveau, il me faut 2/3 jours avant de m'évader complètement et que mes pérégrinations deviennent un mode de vie (certes temporaire) plutôt qu'une balade de plus. L'esprit s'évade, gambade, la roue roule, la route défile, les villages, les paysages et les gens aussi. C'est le paradis.

Je me dis que j'aurais aussi bien fait de parcourir en bus le tronçon Casablanca-Azemmour qui n'était pas très agréable, mais ne faut-il pas traverser l'Enfer pour apprécier le Paradis à sa juste mesure?
Parfois, sur ces petites routes, j'ai le bruit des vagues comme seul compagnon. Ici, plus de brumes, et je peux donc apprécier pleinement les paysages.

Je remarque qu'à mesure que je m'éloigne de Casablanca, les gens me saluent de plus en plus spontanément. L'âge des curieux augmente aussi: au début, seuls les enfants sont émerveillés, puis, avec les kilomètres, les ados puis les adultes s'émerveillent à leur tour. Si par malheur j'oublie de saluer un riverain, il siffle pour attirer mon attention, puis me salue avec bienveillance.

J'ai eu le droit au premier enfant courant derrière le vélo, m'encourageant comme si je participais au Tour de France (ou au Tour du Maroc, en l'occurence).

Je croise de nombreuses scènes de campagnes qui mériteraient une photo, mais je continue à pédaler, tout à mon effort. Pourtant, ces ânes chargés, ces enfants jouant ou travaillant, ces hommes assis en compagnie d'un petit, titilleraient bien mon objectif Minolta. Puis je croise un groupe de femmes très colorées portant des lourdes charges sur leur tête. Je ne peux pas rater ça, et je dégaine donc le Minolta, mais elles s'exclament en arabe et en français NON! en riant de ma maladresse. Pas le droit de les prendre en photo. Bon, je me contenterai donc des photos de paysages brumeux. Au fait, pourquoi sont-ce toujours les hommes qui sont assis, et les femmes, soient-elles colorées, qui portent des lourdes charges sur leur tête?

Je passe sans m'arrêter devant les merveilleux restos de Sidi Abed (au bord de superbes plages de beau sable), parce que "c'est pas l'heure" et parce que je compte manger à Sidi Moussa. Mais surprise! Ni resto, ni BBQ de rue, ni même une échoppe pour acheter du pain ou du yahourt! Alors pas le choix, je continue. Un patron d'épicerie vaguement mal-aimable m'assure qu'il y a un resto à 12km d'ici. Pourtant sur ma carte, pas l'ombre d'un village à 12km. Bon, pas le choix que de continuer, je ne vais quand même pas revenir en arrière.

Après 5 km, je tombe sur une échope qui ressemble à une épicerie. Je commence à exprimer ma volonté de trouver à manger aux 2-3 personnes se trouvant là et ne parlant pas bien français, lorsqu'un énergumène hirsute, aux dents explosées et au corps difforme, s'interpose entre moi et mes interlocuteurs, s'adresse à moi en arabe, puis, voyant que je ne comprends rien, s'adresse à ses comparses en faisant de moults gestes d'eux à moi, avec force "NIKEMOUK!" (ce sont des propos pas très aimables) et il va même jusqu'à presque porter à coup de poing à l'une des personnes présentes. Je suis bien sûr surpris de ce comportement, mais observant les marocains autour, qui n'ont pas l'air de s'émouvoir, je fais de même et ne bronche pas, mais prêt à faire un bond en arrière au cas où. Puis, soudain, l'énergumène cesse de faire le fou, et s'exprime dans un parfait français, très aimable: "Qu'est-ce que vous voulez?". L'energumène n'était en fait pas dérangé du ciboulot, mais faisait juste le pitre pour amuser la galerie. Il m'aide à choisir ma pitance (un gâteau de lait et un yahourt à boire à l'avocat et aux amandes, succulent), ne veut pas que je paye (mais j'insiste) et me dit au revoir après avoir pris une photo (ratée) de moi. Je ne mange pas mon gâteau cependant, le gardant en réserve au cas où je ne trouve pas de restaurant. J'ai envie de quelque chose de chaud.

Après 10km, un vieux assis sur un pauvre tabouret auprès d'une ferme me salue avec plus d'emphase que les autres. Je freine, m'arrête, fais demi-tour, salue et demande en language des gestes où trouver à manger. Le monsieur, propriétaire des lieux me fait signe de m'asseoir sur son tabouret, et visiblement, il donne des ordres pour qu'on m'apporte à manger.
Effectivement, un plateau arrive, posé sur une caisse retournée, avec un grand pain, du thé à la menthe et du fromage. Le fromage est très mauvais (pourtant, quand on a faim, tout est bon, mais là...), mais je lui fais honneur jusqu'à la dernière miette. Le thé est délicieux, et mon hôte, Ahmed, très sympatique. On fait connaissance avec des gestes, puis lorsque je prends congé, Ahmed me fais signe que je peux revenir quand je le souhaite! Sympa, Ahmed. Son fromage n'est pas bon, mais sa gentillesse est sans limite et m'a nourri l'âme pour la journée.

Arrivée à El Oualidia, un paradis autour d'une lagune en forme de croissant de lune, havre de la Pêche. Chambre avec vue sur la lagune, magnifique, je suis le roi du monde! Je suis content d'arriver, mais j'ai moins de crampes que la veille, et je suis moins fatigué, malgré le long trajet.

Kilomètres du jour: 102
Kilomètres cumulés: 192
Départ: 8h15
Arrivée: 15h15
Temps sur le vélo: 5h30
Temps sur la route: 7h00
Vitesse moyenne: 18.5km/h
Vitesse max: 50km/h
Hotel L'araignée gourmande: 200Dh (le Paradis a un prix)



Jour 4: El Oualidia à Souiria Kédima
Après un petit-déjeuner sur une terrasse donnant sur la lagune, je ré-enfourche mon vélo pour une 3e journée de pédalage qui se révélera très variée en paysages.

Mon vélo, qui m'inquiétait beaucoup au premier jour, est devenu mon ami. Il roule impec. Je connais maintenant ses forces et ses faiblesses, et il connait les miennes. Le grand plateau a du mal à passer? Un petit coup de pouce, et hop! Je suis fatigué? Il transforme la côte en descente pour que je me repose. Nous formons un couple improbable, mais qui fonctionne à merveille, on ne sait trop pourquoi. Un peu comme Laurel et Hardy, Inspecteur Gadget et Sophie, Woody Allen et Diane Keaton: ils n'ont rien en commun, mais sont complètement complémentaires.

Bref, pédaler n'est plus une fin, mais est devenu un moyen, et de surcroit un moyen qui se fait oublier. J'ai l'impression d'être assis dans un fauteuil, avec une télécommande mentale, pour observer le paysage et les gens à ma guise: allez, un peu vers la gauche! Non, à droite, on aperçoit la mer! Ralentissons (toujours mentalement), pour prendre une photo. Allez, un peu de vitesse, pour s'emplir les poumons de grand air! Trop facile. Je ne lâche pas ma télécommande mentale de toute la journée!

Pendant 30 bons kilomètres, je suis ainsi une crête, avec un grand vallon à droite, se terminant sur une étroite plage, et un grand vallon à gauche (mais sans plage). La Grande Crête de l'Iroquois Marocain! Et moi je roule dessus! Puis la vallée à gauche s'estompe et je me retrouve sur un plateau, tandis que la vallée à droite s'accentue jusqu'à devenir falaise. La côte ici est magnifique! Il passe trois voitures par heure. Je profite à fond. Je me rappelle quand même de temps en temps de l'enfer de la banlieue de Casa, et le paradis actuel me semble d'autant meilleur. En plus, ici, il n'y a plus de brume, et je me gorge de l'immensité des paysages. Dans l'Atlantique, à droite, il y a des gros gros rouleaux, ce qui m'amène à penser qu'il n'est pas si fique que ça (on n'est pas obligé de rire...).

Je profite aussi des regards toujours émerveillés des enfants, des saluts enjoués des jeunes, et des hochemets de tête courtois des plus vieux.

A l'approche de Safi, les bris de bouteille sur la route menacent l'intégrité de mes chambres à air et montrent que la sobriété musulmane aux alentours des grandes villes est une belle utopie.

Je suis alors à 200/250m au dessus du niveau de la mer, et une grande et grisante descente m'emmène vers Safi au niveau de la mer, et je passe à travers:
  • Le quartier universitaire, impeccable.
  • La veille ville.
  • Les hangars à sardines (mmmm, l'odeur de tonnes et tonnes de poissons qui y passent tous les jours et parfois y restent).
  • Les usines de phosphate, à peu près aussi jolies que le port industriel de Rotterdam.
Et enfin c'est le retour sur des côtes merveilleuses, à 20 mètres de la mer sur des routes désertes. J'ai décidé de ne pas m'arrêter à Safi pour la nuit car je n'ai pas du tout envie de faire étape dans une grosse ville ce soir, et en plus il reste 120 km jusqu'à Essaouira demain (et c'est trop pour mes guibolles) et surtout j'ai vérifié auprès de plusieurs sources: on peut louer des villas dans le petit village de pécheurs de Souiria Kedima. Alors, roulez jeunesse! c'est là que m'emmène ma télécommande mentale.

Souiria Kedima est un minuscule port de pêche: 100 bateaux, 100 pêcheurs, 100 maisons, et 400 villas pour les touristes. En novembre, il y a 3 touristes (dont moi). Très paisible donc. Et pas un resto. Seule une cantine de pécheurs. A mon arrivée, je saute dans mon maillot de bain et profite de mon premier bain maritime marocain. Elle est froide, mais il ne sera pas dit que je ne me suis pas baigné!

Une longue plage déserte, un bande de récifs formant un port naturel, des villas avec vue sur la plage, les barques des pêcheurs fraichement revenues du large, un langoureux coucher de soleil sur fond de mouettes virevoltantes, bref, une ambiance très romantique qui me fait penser que ce soir, en particulier, il manque quelqu'un avec moi pour pouvoir partager tout ça. Enfin ...

Ma villa n'est pas sur la plage, mais est très chouette quand même. De toutes façons, il faut être content de ce qu'on a parce que d'une part c'est ce qu'on a et d'autre part, c'est quand même chouette d'être content!

En allant diner, je traverse la pénombre silencieuse du village endormi. Il n'est que 19h30, mais c'est vrai qu'il n'y a pas un bruit, et puis ça fait bien "la pénombre silencieuse du village endormi". Je lève la tête, et je vois la voie lactée qui déchire le ciel. Je repose mes yeux au large et je vois la lune, rousse, belle et rebelle, près de l'horizon. Oui, décidément, je partagerai bien tout ça avec quelqu'un...

J'avais un peu peur de l'activité nocturne, et potentiellement éthylique, des marins, et c'est avec appréhension que je pénètre dans la cantine des pêcheurs, sur la plage. Et puis en fait règne dans cette cantine aux 5 tables (dont une de billiard) une jovialité sobre et décontractée. Tout le monde se marre, les tajines cuisent en série sur le comptoir et se dégustent à mains nues à plusieurs dans le même tajine. Les marins m'acceptent dans leur antre, mais ne font pas trop attention à moi (sauf le patron qui s'intéresse un peu) et moi je suis trop timide pour allez leur taper dans le dos.

Quand je rentre, la voie lactée est toujours là, mais la lune, elle, perfide et cruelle, est partie se coucher. Je vais faire de même, à 10h après voir lutté une heure et demie contre le sommeil, le nez dans le dernier Fred Vargas (Fred, si vous me lisez, ce n'est pas vos livres qui sont soporifiques, mais les longues journées de vélo).

Kilomètres du jour: 99
Kilomètres cumulés: 291
Départ: 9h00
Arrivée: 15h30
Temps sur le vélo: 5h00
Temps sur la route: 6h30
Vitesse moyenne: 20km/h
Vitesse max: 53km/h
Villa marocaine: 150Dh.



Jour 5: Souiria Kedima à Essaouira
Ce matin, petit dej' les pieds dans le sable avec les provisions achetées la veille. Je profite pendant les 20 dernières minutes de ce lieu paradisiaque. Puis le plein de carburant (= eau) est fait. Mais l'enthousiasme débordant de la veille a fait place à une moindre énergie ce matin. Les jambes sont lourdes. Cela n'est que passager, puisque la patate revient après 6 km. C'est alors que pendant 15 kilomètres je dois pédaler sur une route en gravillons, au milieu d'engins de voirie. Pas drôle. Et très lent. Mais je m'en sors indemne, physiquement et moralement, après aussi avoir fait pour la 1ere fois usage de ma bousole, car à 10h, il faut savoir (je ne le savais pas) que le soleil est déjà au Sud-Sud-Est et non pas au Est-Sud-Est, et donc j'avais peur d'aller au sud sur une mauvaise route et non pas à l'ouest sur la bonne route.

De temps en temps j'ai un petit papillon qui virevolte autour de moi. J'en ai même eu un qui s'est posé sur ma sacoche de guidon, pendant 15 secondes, c'est à dire l'équivalent d'un an sabbatique de sa courte vie. J'ai bien essayé de lui coller un smack, au papillon, mais il ne s'est pas transformé en jolie princesse. Au lieu de ça, il est parti finir sa vie ailleurs. Quelle ingratitude!

Le parcours est plus chaud (les chameaux remplacent d'ailleurs l'âne), plus vallonné, plus désertique qu'auparavant. Mais toujours aussi beau. Des dunes magnifiques apparaissent à porter de roue. Je laisse le vélo sur le bas-côté, gambade 15 sec et gravit une dune, la première et la plus grande de ma vie et je peux alors m'écrier: "ON A MARCHE SUR LA DUNE!".

Malgré mes 2 litres de carburants, je tombe en panne sèche à 15 km d'Essaouira. C'est donc le gosier sec que j'arrive, épuisé, dans cette magnifique baie. La ville est l'une des rares où je me sois dit dès le premier regard: "je veux vivre là". Avant, il y a eu Barcelone, et heu ... Antibes ? Hu-hu.

Cette dure journée augure des heures difficiles pour arriver à Agadir, car la route d'Agadir, sur la carte, zig-zague dans tous les sens, et je suspecte que ce n'est pas par plaisir, mais pour gravir des grandes côtes. A partir de maintenant: 3L de carburant.

Je me choisis un lit à baldaquin dans un hôtel-gallerie d'art auprès des remparts avec une terrasse vue mer, où je me vois déjà prendre mon petit dej' de vendredi avant de partir. Oui, vendredi, car demain: repos et visite d'Essaouira!

Kilomètres du jour: 92
Kilomètres cumulés: 383
Départ: 8h45
Arrivée: 15h00
Temps sur le vélo: 5h30
Temps sur la route: 6h15
Vitesse moyenne: 17km/h
Vitesse max: 60km/h
Lit à baldaquin: 150Dh.



Jour 6: Repos à Essaouira
Hier, à Essaouira, j'ai quand même eu le temps d'aller me promener dans le port de pêche. Les marins marocains se marrent beaucoup plus que les marins français. C'est peut-être parce qu'ils ne se lèvent pas à 2h du mat pour rentrer au port à 7h du mat. Ici, la rentrée au port est entre 15h00 et 17h00. Du coup, les marins marocains ont beaucoup plus la pêche (arf!). J'ai vu le magnifique coucher de soleil sur les Iles Magador depuis les remparts du port, je me suis promené dans la somptueuse médina, et j'ai fini la soirée avec 2 français (rencontrés au resto), Thomas et Claire, dans un petit bar à 4 petites tables basses dont une occupée par un piano électrique (comment on dit? pas un synthé, mais un piano) et son pianiste chanteur, accompagné par un gars au jumbé, le tout pour un petit concert privé puisque nous étions les seuls. Chants marocains, thé à la menthe, seuls au monde (avec mes compagnons d'un soir), bref, encore une fois, le bonheur!

Aujourd'hui, balade dans la médina, et par hasard je rentre dans une petite échoppe d'instruments de musique. "Simo" qui est là (ce n'est même pas le vendeur, mais un ami) me propose de m'asseoir, il me montre l'instrument dont il jouait (le guembri), en bois d'arbre (figuier), en peau et intestin de chameau, puis on mange un tajine de lentilles dans l'échoppe avec Ahmid, le vendeur arrivé entre temps. Puis on boit le thé dans la rue, on parle musiques, voyages, activité professionelle (il a été instit' pendant 7 ans, mais a arrêté car les conditions ne lui plaisaient pas: trop loin à marcher, parfois trop chaud, pas de toilettes dans l'établissement, etc.) et bim, après 1 heure ou 2, il m'invite pour le soir à aller au hammam ensemble, puis à nous rendre chez un ami pour écouter de la musique, discuter avec un groupe d'amis... bonne soirée en perspective! Et puis non, finalement, c'est tombé à l'eau. Dommage: les marocains étant moins ponctuels que les allemands et mon estomac criant famine après 45 minutes d'attente (en écoutant Ahmid jouer de la musique, néanmoins), j'ai décidé de ne pas attendre une hypothétique très bonne soirée, et ai opté pour une non-hypothétique bonne soirée, mais tout seul.

Mise à jour sur mon vélo: hier je me suis aperçu que la roue était encore voilée. De plus, les changements de vitesse perdent leur vis (obligé de resserrer tous les jours), la pédale gigote, et, ce matin, un pneu était dégonflé (crevé, comme moi?). Après un petit passage au réparateur de vélo, interrompu par l'heure de prière (heureusement, l'entrée de la mosquée est à 10 mètres), il me conseille le changement de moyeux, et de chaine. Il me confirme que ce que j'ai acheté était du très mauvais matériel chinois, du très bas de gamme, bref, il m'enfonce dans mon marasme bicyclique. C'est vrai qu'avoir tous ces problèmes en à peine 400 km, ce n'est pas normal. Pour l'instant, pas de soucis majeur, je touche du bois, et ce soir je le récupère comme neuf, prêt à faire 3 jours jusqu'à Taroudant, où je pourrais à nouveau le réparer si besoin avant d'affronter le Tizi-n-Test et ses 2000m d'altitude.

A propos, au début je voulais faire Agadir->Tizi-n-Test en bus, mais je m'oriente maintenant vers le tout-vélo! On fait le tour du Maroc en vélo ou on ne le fait pas, nom d'un p'tit bonhomme!



Jour 7: Essaouira - Tamanar
Hier soir, en parlant avec la gérante, je lui demande s'il y a des hôtels à Tamanar, ma prochaine étape sur la route d'Agadir. NON! Aie! Pépin. Et apparemment, il n'y en a pas non plus dans les environs immédiats. Et je n'ai pas envie d'aller trop "plusse" loin, parce que vu les lacets de la route, 70 km c'est déjà bien suffisant. Elle m'indique néanmoins illico que son frère habite à Tamanar et que je peux y dormir. Ok, roulez jeunesse, elle me donne son nom (Fouad) et son adresse. je pars donc le coeur allégé du soucis de me demander si je vais trouver un lit ce soir.

A vrai dire, même si Essaouira est magnifique, je suis assez content de partir, essentiellement parce que, les restaurants pleins de blancs sur les bancs, ça va bien un moment, mais à la longue ça risque de devenir saoûlant, et de manquer d'authenticité. D'autant que ce soir, à moins de passer devant un miroir, je ne verrai pas un seul blanc.

Avant de partir, vers 8h30 je voulais prendre un petit-dej' dans un café et passer changer les derniers euros qu'il me reste. Problème: à 8h00, les bars de la médina ne servent pas encore et la banque n'est pas ouverte. "Nico, cesse de prévoir de faire les choses au dernier moment", me dis-je. Pourquoi n'ai-je pas changé mon argent hier, alors que j'avais tout le temps? Pour le petit-déj', en revanche, le prendre hier ne m'aurait pas beaucoup aidé pour ce matin.

Alors qu'avant Essaouira je n'en ai pas vu, après Essaouira, j'ai vu très souvent des flics ou gendarmes à l'entrée des villes et villages. A Essaouira ils m'ont laissé tranquille (un cyclopède ne peut pas être méchant), mais à l'entrée de Smimou, Ils m'arrêtent et me demandent ma provenance, destination, itinéraire complet, etc. Je réponds gentilment, et ai failli leur donner l'adresse de cette page, au cas où ils voulaient plus de renseignements sur mon itinéaire, hihihihi.

Sur la route d'Agadir poussent des arganiers, qui donnent naturellement des arganes, dont on tire de l'huile au goût exquis (j'ai gouté à Essaouira).
Parallèlement, un commerce au modèle économique hors du commun s'est développé: les chèvres raffolent de l'argan. Elles montent alors dans les arganiers, parfois jusqu'au sommet, au risque de tomber (mais elles sont habiles quand même) ; ce qui ne manque pas d'attirer la curiosité des touristes, qui s'arrêtent prendre des photos. Certains gamins, que je soupçonne d'inciter les chèvres à monter à l'arbre, se postent au bord de la route et interpellent le touriste pour qu'ils s'arrêtent prendre une photo (moyennant quelques Dirhams bien entendu). Et bien non, même si je suis bien sûr tenté de prendre ces drôles de chêvres en photo, je me refuse à participer à ce modèle économique à long terme (pourquoi long terme? Ben, oui, faut faire pousser l'arganier d'abord, ça peut prendre quelques dizaines d'années ; faire pousser les chèvres, en revanche, peut ne prendre que quelques mois).

Sur la route, un pauvre hère qui vend de l'huile d'argan, du miel et un mélange à base d'amandes m'interpelle. Je m'arrête, et après rude marchandage, je lui achète un flacon de miel pour 3 Dirhams. Je plonge la main dans la poche gauche, celle qui contient 100 à 200 Dirhams pour les dépenses de la journée (la poche droite contient le magot pour toutes les vacances). Le premier billet qui sort est un billet de 100 Dirhams, et je sens à la réaction du pauvre hère que ça lui fait mal aux yeux. Je le rentre, et en sort un autre, priant pour que ce soit 10 ou 20 Dirhams, et bim! Le 200. Là il détourne carrément la tête pour ne pas se faire de mal inutilement. Le fossé entre deux barreaux de l'échelle des richesses dans toute sa plendeur. Après une photo, un salut et un sourire, je reprends la route, penseur.

Plus loin je vois un arganier avec pas une, ni deux, mais une dizaine de chèvres en train de bouffer les argans. Il y a bien 4 petites filles autour de l'arbre, mais elle me semblent moins vénales que leurs copains hélant activement le touriste photographieur. Je m'arrête donc prendre une photo de l'arbre, mais raté, les filles accourrent en réclamant à manger ou à boire. Désolé les filles, mais je n'ai pas assez pour tout le monde...

En rentrant à Tamanar, je dois trouver l'école "Sidi Said" (le père de Fouad est directeur de l'école). Je vois une femme venir en sens inverse, je m'arrête pour lui parler, en la choisissant rien qu'exprès, car c'est le première fois que je m'adresse à une femme qui ne soit pas une commerçante. La plupart des femmes évitent mon regard, ou alors me fixent (c'est tout l'un ou tout l'autre), mais ne me rendent jamais mon salut. Mais cette première marocaine à qui je demande mon chemin me renseigne avec gentillesse, même si elle paraît un peu surprise.

Ce fut aussi l'occasion de me dire que les petites filles, libres comme l'air, sans foulard, et autorisées à rire et à parler à tout le monde, devaient vivre comme un moment tragique le jour où elle devait mettre le foulard et se comporter "correctement", surtout vis à vis des hommes.

J'arrive chez Fouad, il vit chez ses parents (Mohammed et Aicha), et comme ce sont les vacances scolaires, il y a aussi Amet (10 ans) et Maryam (4 ans), les enfants de son frère, et Fatma-Zara (7 ans) la fille de sa soeur qui gérait l'hôtel à Essaouira. Fouad et les enfants, seuls, parlent un français approximatif. Il est 14h30, j'ai déjà déjeuné, et probablement Fouad aussi, mais je finis par comprendre que le couscous qu'il tient absolument à me servir est "obligatoire" car c'est le couscous de bienvenue. Faim ou pas faim, il faut manger le couscous de bienvenue.

Je suis très bien acceuilli, tout le monde est très gentil. Avec désespoir, je n'ai pas pu prendre une photo du grand-père, directeur d'école, qui est l'image typique du grand-père marocain tel que je me l'imagine, portant habit traditionnel, visage buriné et respirant la gentillesse profonde, la foi inébranlable et la grande sagesse.

Le village en lui-même est très lugubre, avec des va-nu-pieds (littéralement) aux pieds plus noirs que le pétrole gluant sur la route, qui me fixent de façon inquiétante avec la bave qui coule sur le menton. Les autres gens me regardent de travers. Ca fait bizarre. Ca a l'air très pauvre dans le coin. Même la maison du directeur de l'école (mon hôte) a des problèmes de plomberie, pas d'eau chaude, et un dénuement auquel on n'est pas habitué: rien dans les pièces, à part les tables et les banquettes qui font le tour du salon et de la salle à manger, pas d'étagères, rien sur les murs.

Au goûter (mais ... on n'arrêtent pas de manger ici!), beurre, confiture, huile d'olives, miel, préparation à base d'amande et d'huile d'argan. Mmmmmmmmh!

J'ai vu furtivement Aicha, la mère de Fouad, passer d'une pièce à l'autre, mais elle ne m'a été présentée que beaucoup plus tard, vers 20h. Elle m'a salué rapidement, en baissant les yeux, en position de grand respect. Alors que le père m'avait salué longuement et chaleureusement, les yeux dans les yeux. Intéressant.

J'ai remis en question ma réflexion précédente sur le moment tragique où les petites filles deviennent femmes et doivent sortir avec le voile, lorsque j'ai vu les deux petites (Fatma-Zara et Maryam, respectivement 7 et 4 ans), se pavaner devant moi, en essayant de mettre un foulard sur la tête (maladroitement pour la plus petite), avec une grande expression de fierté sur leur visage...

Enfin, nous avons mangé entre hommes (petit-fils compris), alors que les femmes ont mangé à un autre moment que je n'ai pas déterminé. Un délicieux tajine, mangé tous ensemble, à mains nues, dans le même plat.

En bref, ce fût une expérience très intéressante, et cette famille très sympatique m'a fait passé un très bon moment, y compris les enfants, avec qui on a fait des jeux (pierre-feuille-ciseaux), et à qui j'ai fait 2-3 tours de magie.

Kilomètres du jour: 69 (journée érotique)
Kilomètres cumulés: 452
Départ: 9H00
Arrivée: 14h00
Temps sur le vélo: 4h10
Temps sur la route: 5h
Vitesse moyenne: 17km/h
Vitesse max: 54km/h
hébergement chez Fouad: 0 Dh, un exemplaire de "Le temps des secrets" de Pagnol en cadeau.



Jour 8: Tamanar - Taghazout
Départ de Tamanar. Renseignements pris, la plus belle étape a priori serait Taghazout, village de pécheurs et repaire de surfeurs, à 15 km au Nord d'Agadir. Ce sera donc ma prochaine destination, et j'aurai finalement mis 2 jours seulement à relier Essaouira à la proximité d'Agadir. C'est parce que les fameux zig-zags que je voyais sur la carte routière et que je prenais comme une difficile montée, étaient en fait des descentes! Ce fut donc des efforts soutenus, certes, mais continus, suivis de descentes vertigineuses entre les bleus du ciel et de la mer. Trop facile!

En quittant Tamanar; j'ai eu le droit à la première course de chien, désireux d'en découdre avec un vilain vélocipède. Mais si vraiment il avait voulu se mesurer à moi, il n'aurait peut-être pas choisi une descente, où je l'ai distancé un peu trop facilement. Trop facile de feindre la recherche d'affrontement quand on sait qu'il n'aura pas lieu.

C'est à Tamanar aussi, en achetant mes provisions pour la journée (toujours à faire les choses au dernier moment), que j'ai donné mon premier Dirham à un gamin hagard et baveux qui ne semblait pas près de me lâcher. Dure situation que ces enfants qui quémandent. Donner, ne pas donner, quel est le mieux? Je ne sais pas.

Je me remets en route. La monotonie du paysage m'autorise à penser à d'autres choses, et je pense à la colonisation. A un moment, on est arrivé et on a dit : "salut, on est les français, vos voisins, un peu plus haut. On vient prendre possession de tout ce qui est ici. On est plutôt des bons bougres, hein, d'habitude. Ne vous méprenez pas. Mais là on est obligé de s'installer chez vous, parce que si ce n'est pas nous, ce seront les espagnols ou les italiens. Alors nous on préfère que ce soit nous. Et pour vous ça change rien, eux ou nous. En plus on va vous construire des routes, parce qu'il faut bien qu'on circule, donc vous ne perdez pas tout. Et en cas de guerre (c'est l'intérêt du truc, au départ), on se sert de vous comme chair à canon, hein, ça ne vous ennuie pas? Bon, c'est sympa" - fin de citation.
Et le pire dans tout ça, c'est que ça ne paraissait pas extravagant comme situation! Comme disait Xavier dans Les Poupées Russes (lui c'était à propos des couples qui s'engueulent grave) "Comment une suite de situations sincères mises bout à bout peut aboutir à un merdier pareil?"
Bon, voilà, c'était ma réflexion naive sur la colonisation

Soudain je revois la mer, que je n'avais pas vue depuis Essaouira. Ca redevient très beau. Mais les enfants du coin ne m'acclament plus comme un coureur du Tour, mais accourrent dès qu'ils me voient pour réclamer un Dirham ou de l'eau.

La mer étant de nouveau de la partie, mon déjeuner sera donc pris sur la plage, à proximité de Tamri et d'un clan de surfeurs, qui, comme tout bon clan de surfeurs, passe plus de temps sur la plage à buller et à fumer du kif. J'admire la beauté de la côte. Personne ne semble faire attention à moi avec mon vélo chargé, tout occupés qu'ils sont à ne rien faire... Ha si! Au moment de partir, une fille attire l'attention de sa copine vers moi et elles me montrent, discrètement, leur pouce levé, en désignant le vélo du menton.

Après cette très belle journée, et la mer retrouvée, j'arrive à Taghazout, et je m'installe dans un hôtel, en fait un riad familial qui fait chambre d'hôtes, situé juste sur la plage, avec une magnifique terrasse et une vue indescritible. C'était juste trop beau.

J'ai 3h30 avant le coucher du soleil, que je mets à profit pour me baigner, siroter un coca sur la plage (haaaa, vive le capitalisme et la mondialisation) et bouquiner, puis me balader le long de la plage, et papoter avec des passants qui passent.

J'avais un peu peur que voyager seul m'ennuie, mais d'une part le vélo me prend une bonne partie de la journée, et d'autre part, c'est vrai que lorsqu'on est seul, on fait sans cesse des rencontres. On est plus attentif à repérer les gens vers qui on peut facilement aller. Et on s'autorise plus de choses que l'on s'autorise moins à plusieurs, comme ne rien faire et observer, juste observer.

J'ai même eu du mal, aujourd'hui, à prendre congé de gens rencontrés sur la plage, qui avaient l'air d'être encore plus avides de rencontres que moi (alors qu'ils étaient accompagnés). "Bon, bah, c'était super de parler avec vous, c'était très sympatique, mais le soleil se couche dans 20 minutes, et j'ai une salade marocaine, une crêpe aux amandes et au miel, et un thé à la menthe à commander pour les déguster sur ma terrasse en même temps que le coucher de soleil."
Ainsi fût dit, ainsi fût fait! Grandiose le coucher de soleil!

Plus tard, dîner au Panorama, devant la baie d'Agadir, au bruit des vagues. Et je finis le Fred Vargas, pour entamer le Temps des Amours, de Pagnol, qu'il a publié après sa mort et que je lis avant la mienne (bah oui, c'est le genre de choses que je préfère faire avant plutôt qu'après).



Kilomètres du jour: 87
Kilomètres cumulés: 540
Départ: 8h45
Arrivée: 14h30
Temps sur le vélo: 4h45
Temps sur la route: 5h45
Vitesse moyenne: 19km/h
Vitesse max: 51km/h
Riad sur la plage, 4e étage avec terrasse: 100 Dh.



Jour 9: Taghazoute - Taroudant
Je me réveille au bruit des vagues, et je fais bien, car je ne l'ai pas encore réalisé, mais à partir d'aujourd'hui, je ne verrai plus la mer jusqu'à mon retour à Antibes.

On m'a dit un nombre incalculable de fois, durant ce séjour: "Oui, oui, ne t'inquiète pas, pas de problème, ça ouvre à 8h" (le petit-déj, la gardien de vélo, le gérant de l'hotel...), en puis en fait, à 8h, personne. Là ça n'a pas loupé, le snack est fermé. Bon, bref, le temps d'en trouver un autre, d'avaler le petit-déj', je pars en retard moi ! J'ai un long chemin jusqu'à Taroudant.

C'est dimanche, et, à m'approcher d'Agadir, les cyclistes du dimanche tout habillés de fluo refleurissent. J'en croise un justement dans une descente, et tout appliqué qu'il est dans son effort de montée et sa course contre le chrono, il ne me voit pas malgré mon gros sac sur le porte-bagage, et passe sans un salut.

Le contournement d'Agadir est sans aucun intérêt. Je me force à déposer mon cerveau pour que mon corps supporte de pédaler pendant 40 km dans la poussière qui virevolte, sur une longue route rectiligne en légère montée, avec le vent de face et les camions et les voitures qui font un bruit du tonnerre et m'obligent à une concentration de tous les instants dans ces quartiers résidentiels mornes. Je deviens une machine à pédaler, les jointures de doigts de pied calés sur les pédales, et je pousse, et je pousse...

La tête pleine de poussière, j'essaye de me désencrasser au moins l'esprit en écrivant mentalement les vers suivants:
Au Maroc, je ne crains pas le Roi
Car de Casa à Oualidia
De Souiria à Essaouira
La petite reine vaincra.


Pendant les 30 km suivants, alors que mon imagination vagabonde, la ville soudain s'efface, les voitures se raréfient, les paysages désertiques reprennent leur place, les arbres torturés par la sécheresse repointent le bout de leurs branches décharnées, et le bonheur revient, fracassant, avec en toile de fond, derrière la brume, les cîmes du Haut Atlas qui me rappellent que, si je suis encore en plaine, je serai demain en peine sur les terribles pentes vers le 2e col du Maroc, sans compter que je ne sais pas encore où je vais dormir.

J'ai remarqué, que, voyageant sans réservation, je ne sais jamais où je vais dormir le soir-même. Mais très souvent, je sais au moins que la prochaine ville-étape est suffisamment grande pour y trouver des hôtels. Mais parfois, je ne sais même pas dans quelle ville je dois m'arrêter pour trouver un hôtel, si toutefois j'en trouve. Ainsi, j'ai failli me retrouver à la rue à Tamanar, si la gérante de l'hôtel ne m'avait pas aiguillé vers son frère. Et bien là, pareil. Je ne sais pas encore dans quelle ville je vais bien pouvoir trouver un hôtel sur cette petite route régionale du Tizi-n-Test.

A midi, je mange dans un vrai boui-boui de Oulad Teima: un couscous, un thé à la menthe, un pain rond entier, et un verre de lait bizarre avec des morceaux dedans (mais très bon) pour 20 Dh. Après mon passage chez Fouad, je sers le thé comme un pro: le premier verre servis est remis dans la théière pour le refroidir et mélanger le sucre, et je sers les verres avec la théière le plus haut possible (c'est à dire, pour moi, pas trop haut quand même).

Puis, je remarque que je fais demi-tour, car le soleil que j'avais jusqu'à présent de face, je l'ai maintenant à droite, et demain, en grimpant vers les sommets, je l'aurai de dos.

A travers toutes les régions que j'ai traversées, les gens sont différents et réagissent différemment à mon passage. Je remarque qu'après Agadir, les gens sont à nouveau vraiment différents. Ils sourient plus, ils ont l'air plus heureux, plus libérés d'eux-mêmes et de certaines contraintes. Les filles aussi sourient. Elles marchent la tête haute, fières, et ne détournent pas le regard. Elles sont coquettes. Elles ont l'air plus heureuses et leur homologues masculins aussi. En en parlant avec un autochtone, non même pas, il avait l'objectivité d'un gars d'ailleurs, il m'a confirmé ce fait, sans pouvoir l'expliquer.

A mesure que j'arrive vers Taroudant, je remarque que j'ai de la montagne tout droit, de la montagne à gauche et à droite. Cette fois, le doute n'est plus permis, je ne peux plus reculer, il va falloir que j'affronte la bête!

Taroudant est une heureuse surprise. C'est une charmante ville ou le vélo est roi, où l'anarchie de la circulation règne dans la médina, mais une anarchie miraculeusement harmonieuse. Il y a un souk animé, des remparts particuliers, et toujours cette douce impression que tout est plus paisible ici, que les gens ont moins faim et sont plus heureux. Des embrassades, des rires, des sourires pleins les rues. Même la façon de se dire bonjour est différente: on ne porte pas la main au coeur, ici, mais aux lèvres. Tout est plus sensuel.

Le patron du resto m'annonce que le col est à 137 km, et je sais qu'il y a 1800 mètres de dénivelé. C'est trop loin, trop haut. Je vais partir plus tôt demain pour avoir le temps de rouler, mais si je peux m'arrêter avant, je m'arrête avant le col. A priori, il y a un hôtel au col, mais avant ?? L'aventure, c'est l'aventure! Au pire, il y a des bus et des taxis dans tous les sens, donc l'aventure est facilitée quand même.

Kilomètres du jour: 104
Kilomètres cumulés: 644
Départ: 9h15
Arrivée: 15h30
Temps sur le vélo: 5h15
Temps sur la route: 6h15
Vitesse moyenne: 20km/h
Vitesse max: 41km/h
Hotel Taroudant, en plein centre: 140 Dh.



Jour 10: Taroudant - Tizi-n-Test
Ce matin, au petit-déjeuner, je redemande à plusieurs personnes des informations sur le col. Parfois c'est à 40 km, d'autres fois à 60 km, et hier c'était à 137 km. Parfois il y a beaucoup d'hôtels, d'autres fois il y en a un, ou même pas du tout. Bref, je paye ma nuit et je file, après l'achat de moultes provisions pour la journée, en cas de coup dur.

A propos de payer ma nuit, il m'est arrivé plusieurs fois que la personne me demande "c'était combien la chambre?". C'est à dire qu'on négocie dur la veille, et le lendemain, c'est au client de se rappeler le résultat de la négociation! Amusant.

C'est avec regret que je quitte Taroundant sans avoir eu le temps de vraiment faire le tour, car c'est vraiment une chouette ville.

Et alors commence une longue route de 60 km qui me mène jusqu'au pied de la montagne. Lentement, mais surement, je prends de l'altitude, et la montagne, d'abord tapie au fond du paysage, se rapproche de plus en plus, sournoisement, prête à bondir sur moi, mais je lui pardonne d'avance, car elle est tellement belle!

Je file bon train (17km/h de moyenne sur une pente douce) et mes pensées vagabondent à nouveau. Je me rends compte que tout est rond: la Terre est ronde, ma roue de vélo est ronde, le ventre d'une femme enceinte est rond, une queue de pelle est ronde, et moi-même, certains soirs de fête, je suis complètement rond. Bref, passons...

Beaucoup de gens m'avaient prévenu du caractère extrêmement dangereux des routes marocaines: "tu vas faire le tour du Maroc en vélo? Mais tu es fou, ils roulent comme des dingues!".
Et bien après avoir testé le comportement routier des marocains pendant plusieurs jours, sur des nationales et des petites routes cotières ou de montagnes, je pense qu'il est moins dangereux de rouler sur les routes marocaines limitées à 100 que sur le périphérique parisien, la route
Antibes->Sophia ou même les routes de campagnes françaises. D'une part parce que eux sont habitués à croiser des ânes, des vélos et des charrettes, mais surtout parce qu'il existe un code non écrit mais connu de tous: on klaxonne pour signaler sa présence. Donc, lorsque le cyclopède apeuré entend "tuut tuuut" derrière lui, il sait que ce n'est pas le moment d'aller cueillir des marguerites de l'autre côté de la chaussée, parce qu'on s'apprête à le doubler.
Si l'on entend la même chose et qu'en plus une voiture arrive en face, alors mieux vaut rester sur une ligne quasi droite et ce n'est pas le moment de prendre une photo en roulant, regarder sa carte sans arrêter de pédaler: il vaut mieux garder le cap.
Enfin, si l'on entend le "PÔÔÔÔÔÔÔÔÔ" d'un paquebot en rut, alors on sait qu'il n'est plus temps de marchander sa place sur la chaussée, et qu'il faut s'écraser gentilment sur le bas-côté caillouteux.
Bien sûr, il y aura toujours l'inconscient, l'écervelé qui doublera sans visibilité, mais celui-là existe dans tous les pays où il y a des voitures.

C'est marrant, alors que depuis le début de mon voyage, je n'ai rencontré aucun cyclopède au long cours de mon espèce, aujourd'hui j'en croise beaucoup. A croire que la montagne attire le cycliste timbré. Un premier cyclo vient d'arriver à Agadir et fait ses 2 semaines de vélo annuelles au Maroc. Un second roule depuis 2 mois, vient de Bretagne (tout à vélo) et de crever un pneu. Un troisième est Suisse et fait Marrakech->Marrakech en passant par les 2 cols. J'en rencontrerai 2 autres, mais ça on le verra plus tard.

Le réparateur d'Essaouira a bien fait son travail, car mon vélo est toujours impeccable. La roue s'est définitivement affanchie de l'islam en cessant d'être voilée à jamais.

Au bout de 60 km de douce montée, je suis quand même bien fatigué. Et il me reste encore 30 km de dure montée (le col est donc à 90 km). Pendant une seconde, j'hésite: je m'arrête pour la nuit ou je m'arrête pas? Mais je veux vaincre le col aujourd'hui. En outre, il est 13h et j'ai grand faim, mais mon esprit insiste auprès de mon corps pour faire la pause déjeuner après avoir grimpé 50/100 mètres de dénivelée dans la montagne histoire d'avoir une belle vue. Mais le début de la montagne se fait attendre, et je triche un peu en avalant un yahourt à boire, puis une banane pour me donner l'énergie d'aller jusqu'au déjeuner, car mes jambes refusent d'aller plus loin sans ça. Dire que j'ai encore une dénivelée de 1500 mètres à faire... et je suis déjà dans un piteux état.

Enfin la pause déj'. Un 4e cyclo passe, assez lourdement chargé. Il attaque le col. On se salue mais il ne s'arrête pas.
Je le rattrape après mon déjeuner. Il s'appelle Joos, il est Hollandais. Il vient de se faire le sud maroc et l'anti-Atlas et rentre sur Marrakech par le Tizi-n-Test. On grimpe le col ensemble. C'est magnifique. De multiples couleurs. Un relief tourmenté. Nos mucles sont tourmentés aussi. On monte lentement, à 9/10 km/h. La montée dure 3h30.
Vers le haut du col, on rattrape un dernier cyclo, Jean-Luc, qui a roulé pendant 1 mois dans tout l'est et le centre du Maroc.
On arrive ensemble au refuge du col, "La belle vue", où on profite tout juste du coucher du soleil sur les cîmes, avec un thé à la menthe et des gâteaux, avant de manger tous les trois l'une des meilleures harira et meilleur tajine de la galaxie.

L'étape aura duré 8h30, la plus longue, dont 6h30 de vélo, sans aucune descente pendant 90 km. Je suis un peu fatigué et je m'endors comme une loutre, l'estomac content et les yeux pleins des superbes images de montagnes de la journée.

Kilomètres du jour: 91
Kilomètres cumulés: 736
Départ: 8h30
Arrivée: 17h00
Temps sur le vélo: 6h30
Temps sur la route: 8h30
Vitesse moyenne: 14km/h
Vitesse max: 25km/h
Gite d'étape, au col: 200 Dh (demie-pension).



Jour 11: Tizi-n-Test - Ouirgane
Ce matin, au moment précis où j'ouvre ma fenêtre, le soleil est en train de s'extirper de derrière le piton rocheux qui jouxte le refuge. Haaaa, magie des coincidences. J'admire le réveil du soleil, puis nous repartons, hé oui, nous puisque maintenant nous sommes trois à faire la même route.

Le paysage est toujours aussi beau, mais aujourd'hui, je l'observe dans la facilité de la descente. Les kilomètres qui, hier, s'égrenaient lentement, aujourd'hui filent trop vite. On est à 25 / 30 km/h. Les lacets s'enchaînent à une vitesse comparable à celle du vent soufflant dans les nuages lenticulaires au dessus de ma tête.

De ce côté-ci de la montagne, la végétation est plus verte. Pour la première fois, je vois de l'eau dans les oueds. Du côté du Taroudant, la sécheresse sévit et les oueds ne sont bleus que sur la carte, car dans la vraie vie, ils restaient désespérément rocailleux et secs. On croise des villages berbères, pour la plupart dépourvus d'électricité, et entourés de cultivations en terrasse. Oui, oui, j'ai réussi à dire "cultivations" à Jean-Luc, ça doit être la pénurie d'oxygène en altitude qui attaque mon cerveau. Les arbres par ici ressemblent plus à des arbres de chez nous et sont parés de couleurs automnales à tomber par terre!

A quelques kilomètres du col se dresse la grande mosquée de Tin Mal, datant du XIIe siècle, et en pleine rénovation. Elle est ouverte au public, même non-musulman (fait extrêmement rare au Maroc). Le gardien qui nous demande 10 Dirhams pour la visiter parle un français sans accent et garde la porte de la mosquée depuis ses 17 ans. Il en a ... 48! En hiver, il voit 7 à 8 visiteurs par jour. Il faut aimer ne rien faire! La mosquée est sompteusement bien rénovée et m'offre l'une de mes plus belles photos, mais il est difficile de la rater celle-là.

Nous arrivons à Ouirgane, petit village, qui, de façon incompréhensible, présente 4 hôtels plus ou moins de luxe et donc très chers. Nous posons nos sacs au "Sanglier qui fume", très confortable, mais dont le cuisinier devrait retourner à l'école des tajines.

Avec l'intrépide Joos (un quinqua qui a une pêche d'enfer à vélo) et le sympatique Jean-Luc (un autre quiqua qui s'est découvert sur le tard une passion pour le voyage, à vélo de préférence), le courant passe bien et on papote autour d'une bière, près d'un grand feu de cheminée, dans un salon bien douillet. On échange nos itinéraires, nos "trucs" de cyclos et on prépare la journée du lendemain: Jean-Luc pense faire sa prochaine étape à Imlil (aux portes du Toubkal), Joos pense se refaire 1500 mètres de dénivelée à Oukaimaden, et pour moi, ce sera la fin du voyage: retour à Marrakech. Le col d'hier m'a assomé.

De retour dans ma chambre, le personnel a allumé un feu de cheminée, et je bouquine Pagnol dans un grand lit douillet au son du bois qui crépite. Puis je goûte au juste repos du vélocipède timbré.

Kilomètres du jour: 76
Kilomètres cumulés: 812
Départ: 9h15
Arrivée: 15h30
Temps sur le vélo: 3h30
Temps sur la route: 6h15
Vitesse moyenne: 22km/h
Vitesse max: 62km/h
Le sanglier qui fume: 355 Dh (demie-pension).



Jour 12: Ouirgane - Mzik
Je dis au revoir à Joos et Jean-Luc et on part chacun à des heures différentes vers des destinations différentes. On promet de s'écrire et de s'envoyer nos photos. J'ai beaucoup apprécié de passer 2 soirs et une journée avec ces agréables compagnons de route, mais je retrouve ma solitude avec plaisir.

Cette journée semble très facile: il y a d'avantage de nuages, donc il fait moins chaud, et ça continue de descendre. Je me sens comme chez moi, comme si je faisais une petite balade à vélo, d'autant plus que ce que je redoutais le plus (le col du Tizi-n-test) est passé. Il reste 70km jusqu'à Marrakech? Bah, une petite balade! Trop facile! Alors je lève le pied pour que la dernière balade dure un peu plus longtemps.

Je me rapproche en effet de la maison: je suis à 4h de vélo de Marrakech, puis 3h30 de train de Casablanca, puis 2h30 d'avion de Nice, puis 1h de bus jusqu'à Antibes. C'est triste.

Je traverse alors Asni, à l'endroit où la bifurcation pour Imlil se fait. Je passe en me disant que si je voulais, je pourrais dormir à Imlil ce soir. Mais j'ai prévu d'aller à Marrakech. Je ralentis. Je m'arrête. Je réfléchis. Est-ce que je veux vraiment aller à Marrakech ce soir? Mmmmh, pas si sûr. Je regarde vers le Toubkal. On voit les sommets du Tizi-n-Tagatout enneigés. Il n'est pas question que je grimpe, mais juste que j'aille à Imlil. Il y a 17 km de douce montée. Allez, ma décision est prise, je n'irai à Marrakech que demain. Je veux prolonger encore d'un jour mon épopée à vélo. Je veux encore de l'aventure, des petits villages et des bons tajines berbères. Je ne le sais pas encore, mais dans 24h, je serai largement exaucé!

Ma pause réflexion me vaut d'être abordé par 2 guides berbères qui me proposent d'aller consulter des cartes de la région. Ok, je les suis dans leur maison, très spartiate: juste un fin matelas par terre, une pile de couverture et une armoire. On amène une table basse pour servir le thé à la menthe. On échange sur nos occupations respectives. L'un est guide, l'autre va chercher les bijoux fabriqués par les femmes berbères dans la montagne pour les revendre au marché d'Asni. Il me montre les bijoux, mais, après un rapide coup d'oeil, je feins le désintérêt (pas besoin de beaucoup feindre, d'ailleurs). Il me sort quand même tout son attirail, puis abat toutes ses cartes: il veut que j'achète. Super, mais moi je ne veux pas. Mes 2 guides, voyant que je ne suis pas un bon client, me laisse partir, une fois le thé fini. Bon, c'était quand même une chouette expérience de boire le thé dans une vraie maison de village berbère.

Je pars donc pour Imlil en montant le plus lentement possible, car cette étape est très courte, donc j'ai tout mon temps. Dans le désert, les oiseaux se faisaient rares, mais ici, ils gazouillent de tous les côtés.

Après 17km, j'arrive à Imlil, et je m'assieds à la terrasse d'un boui-boui pour manger l'un des meilleur tajine de la création (encore).
Je regarde les touristes se faisant balader à cheval. Ils vont au pas, la main sur la cuisse en se prenant pour des vrais cow-boys, pendant que je mange mon tajine avec la main droite, sans couverts, en me prenant pour un vrai berbère.

Puis je demande aux commerçants s'ils connaissent la famille Azdour, et plus particulièrement Lahcen. Michel (de http://michel-en-velo.over-blog.com/ ) m'avait conseillé de profiter de leur hospitalité. Lahcen est à Marrakech, mais son frère Omar est dans le coin et on va le chercher pour moi.

Son refuge est dans le village voisin, Mzik, et le chemin pour y aller n'est pas praticable en voiture, et en vélo non plus: on passe à travers des chemins pierreux, on traverse un petit ruisseau, et quand on arrive au village, les "rues" (c'est à dire les espaces escarpés et rocheux entre les maisons) sont tellement difficiles d'accès que je dois décharger le vélo devenu trop lourd.

Enfin arrivé au refuge, je découvre un merveilleux endroit avec un salon central tout de banquettes marocaines vêtu et plusieurs chambres autour avec les matelas par terre. On est en basse saison, je suis le seul touriste dans le coin. Je demande à combien s'élève la nuité avec le dîner et le petit-déjeuner, mais "pas de problème, on donne ce qu'on veut". A la bonne franquette.

Après un peu de repos, je redescends au village d'Imlil pour voir si je trouve Jean-Luc, qui ne sait pas encore que je suis ici. Effectivement, il vient d'arriver, je lui explique le plan du refuge perdu au bout du monde, et, même s'il comprend qu'il faudra porter sa remorque jusqu'en haut car ce n'est pas carrosable, l'idée lui convient. Entre-temps, l'orage gronde, et c'est donc sous des trombes d'eau, au dessus de nos têtes mais aussi sous nos pieds, dans les rues escarpées du village devenu un gros torrent, que nous portons jusqu'au refuge, le vélo (Jean-Luc), le gros sac de 20 kilos (Omar) et sa remorque (moi). Dire que je pourrais être au hammam, bien au chaud, à Marrakech! Mais la situation ne manque pas de sel, et nous nous marrons bien, trempés jusqu'aux os à faire du "canyoning" au milieu du village berbère.

C'est à nouveau l'occasion de passer une bonne soirée avec un compagnon décidément très sympathique, autour des sempiternels (mais je ne m'en lasse pas) thés à la menthe et tajine maison succulent. Nous parlons voyages, livres, vies "normale" lui à Grenoble, moi à Antibes, et vie passée, principalement passée dans la montagne pour Jean-Luc.

Je ne regrette pas ce petit détour par Imlil et préfère mille fois être resté dans la montagne, dans un village transformé en torrent, plutôt que d'être à Marrakech.

Nous allons dormir tandis que la pluie ne faiblit pas et nous échangeons des plaisanteries sur la potentielle impossiblité de quitter les lieux (Imlil est un cul de sac) en cas de violent orage. Nous pensons également à Joos, qui doit maintenant se trouver à 2600 mètres d'altitude, sous la neige.

Nous dormons paisiblement jusqu'à ...

Kilomètres du jour: 31
Kilomètres cumulés: 843
Départ: 9h15
Arrivée: 12h45
Temps sur le vélo: 2h45
Temps sur la route: 3h30
Vitesse moyenne: 11km/h
Vitesse max: 43km/h
Ait Azdour: 100 Dh (demie-pension).



Jour 13: Mzik - Marrakech
... ce que l'orage éclate pour de bon, à 4h du mat. Les nuages crèvent et toute l'eau du ciel s'abat sur nos têtes. Les éclairs illuminent la montagne, parfois pendant de longues secondes. Soudain, des ombres humaines en mouvement, sont projetées par les éclairs sur nos fenêtres! Vient-on nous égorger? Non, les vilains de la montagne, s'il y en a, ont sûrement d'autres chats à fouetter par ce vilain temps.

En tout cas, l'orage dure et nos plaisanteries de la veille sur nos chances de pouvoir repartir de la vallée deviennent un sérieux sujet de discussion. Nous nous rendormons lorsque l'orage se calme, mais au réveil, la pluie est toujours présente. La neige est tombée sur les versants tout proches. Des torrents de boue ont dû inonder la route.

Je prends la route, profitant d'une acalmie, tandis que Jean-Luc reste dans la montagne. Des taxis arrivent d'Asni, la route est donc praticable. Mais sur les 17 km qui me séparent d'Asni, la route a subi des écoulements de boue, des énormes pierres sont encore sur la route et des tractopelles dégagent les endroits les plus recouverts de boue. La rivière en contrebas charrie des tonnes d'eau boueuse. Mon vélo est maintenant un gros tas de boue, ainsi que mes chaussures et le bas de mon pantalon. Je voulais un rab d'aventure, j'ai été servi! Un écoulement de boue particulièrement important (20 cm d'épaisseur) me vaut d'être guidé par des enfants, mais je m'embourbe et pose le pied à "terre"... Ma chaussure apprécie.

Après Asni, la route est meilleure, et mon vélo roule encore, même si le pédalier a grincé pendant 30 minutes et semblait vouloir se bloquer, sûrement à cause d'un surplus de boue séchée. La route est encore belle, la montagne est encore présente. Je ne regarde plus mon compteur kilométrique, car chaque kilomètre me rapproche, hélas, de la fin du voyage. J'ouvre les yeux grands, et je bois ces paysages somptueux. Toutes difficultés étant maintenant derrière moi, ce trajet perd de son caractère exceptionnel. J'ai l'impression d'être chez moi et cette impression de faire une petite balade est à nouveau présente. Je sens déjà la nostalgie du dernier jour de vacances. Je sais que ça fait parti du voyage, mais je tente de retarder ce sentiment en prenant mon temps.

Bientôt la montagne se tranforme en vallons, puis la campagne revient, et ce sont de longues lignes droites vers Marrakech. Le voyage est fini. Je croise un feu rouge, le premier depuis une semaine. Marrakech, ville extravagante du Maroc, te voilà!

Kilomètres du jour: 66
Kilomètres cumulés: 909
Départ: 9h15
Arrivée: 13h00
Temps sur le vélo: 3h00
Temps sur la route: 3h45
Vitesse moyenne: 21km/h
Vitesse max: 47km/h
Hotel (médina): 100 Dh.



Conclusions
J'ai parcouru 909km en 51 heures (soit 18 km/h de moyenne) le long de l'Atlantique, dans des campagnes, dans des plaines et des paysages vallonnés, dans la montagne, en logeant dans des hôtels, des refuges, des auberges de jeunesse et chez l'habitant. J'ai mangé du pain et de la vache qui rit, des tajines délicieux, des hariras succulentes, des pastillas merveilleuses, un "welcome" couscous très bon. J'ai rencontré des gens très sympas, des gens collants, des enfants touchants, des vieux acceuillants, des énergumènes hirsutes et blagueurs, des marocains qui croient que tout le monde parle français au Maroc, des marocains qui ne parlent pas français, des cyclos sympas, des femmes voilées et des étudiantes en finance.

Bref, un voyage très varié, à faire et à refaire. Le vélo permet de découvrir des paysages et des gens à un rythme humain. Il permet d'engager facilement la conversation. La solitude, à vélo, n'est jamais un problème, et il y a eu pleins de moments où j'ai rencontré des gens. A part dans les grandes villes (Essaouira et Marrakech) et dans le paradis romantique de Souiria Kedima, je n'ai jamais ressenti la solitude comme négative. Un bon bouquin, des musiques dans la tête, la méditation, les amis et la famille qui m'accompagnent mentalement, et roulez jeunesse!

Auncun problème durant ce voyage, pourtant avec mon tas de boue en guise de vélo, j'aurais pu tordre une roue ou casser une chaîne mille fois. J'ai ramené mon vélo à Antibes, je ne pouvais pas m'en séparer, il m'a quand même supporté pendant 909 km et un col à 2100 mètres. Je n'avais pas le coeur de le laisser à Marrakech. Je suis lié à lui à jamais.



Budget et matériel
Budget:
Billet d'avion: 154 euros.
Voyage: 600 euros dont 130 euros d'achat de vélo, 20 euros en réparations de vélo, 150 euros en hôtel et 300 euros en repas, visites de monuments. J'aurais pu largement économiser sur la bouffe, si nécessaire.

Matériel emporté: Environ 10kg + eau + vivres pour la journée.
  • Passeport.
  • Sac 20 litres avec protection imperméable intégrée
  • Matos vélo:
    • Casque
    • Coupe-vent jaune
    • Lampe AV / AR
    • Piles de rechanges
    • 2 chambres à air
    • 2 tendeurs
    • Kit réparation.
    • Anti-vols
    • Pompe à vélo
    • Clés allen, clés octogonales et tournevis.
    • Carte du Maroc (IGN)
    • Boussole + jumelles
    • Porte-bagages
    • Housse gel
    • 1 compteur kilométrique
    • Tendeurs.
  • Vêtements:
    • Pantalon – short
    • Cuissard vélo.
    • 1 pantalon pour le soir
    • 1 paire de tennis
    • 1 paire de chaussures pour le soir
    • 2 t-shirts (idéal: anti-transpirants)
    • 1 haut pour le soir.
    • 4 paires de chausettes de randonnée
    • 4 caleçons
    • 1 polaire
    • 1 maillot de bain.
    • Gants
    • Echarpe légère
    • Bonnet.
    • Lunettes soleil
  • 2 bouteilles plastique Badoit
  • Appareil photo + cables.
  • Ravitaillement de secours non lyophilisé (barres céréales / raisins secs par ex)
  • 600 euros en liquide + carte bleue.
  • 1 PQ de secours inter-étape (sert aussi de compresse temporaire, mouchoir...)
  • Trousse de toilette :
    • Brosse à dent
    • Dentifrice
    • Savon (200g)
    • Serviette séchage rapide
  • Mouchoirs en papier
  • Sac congélation (étanches) pour l’argent, les papiers, les cartes.
  • 4 bouquins.
  • Portable + chargeur portable.
  • 1 couteau
  • 1 briquet
  • Fil à coudre, aiguille
  • 1 sac à viande en soie
  • Crème solaire indice 30 + stick lèvres
  • Stylo
  • Trousse de secours:
    • Biafine
    • Immodium
    • Paracétamol à sucer
    • Quelques pansements
    • Désinfection
    • Anti-inflammatoire
    • Double peau